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Tags: Italia | Milan | Urban Translation

calle_milan_

Milan : De la ville grise à la ville verte ou l’impératif esthétique.

[Traducir al Español]


Introduction :

Dans le cadre d’un portrait de territoire centré sur les critères du développement durable, nous avons fait le choix d’une métropole plutôt que celui d’un espace secondaire. Les grandes villes semblent des échelles plus pertinentes pour réfléchir puis agir sur les problèmes globaux que sont l’épuisement des ressources, les pollutions et le réchauffement climatique. En effet, c’est parce qu’elles concentrent les Hommes et les activités que les grandes villes s’avèrent être les espaces les plus consommateurs d’énergie, les plus pollués et les plus producteurs de déchets. La forte densité qui caractérise les métropoles induit une utilisation des sols supérieure à leur capacité régénératrice. De plus, les grandes villes présentent la particularité historique d’être des espaces artificiels entièrement crées par l’Homme au sein desquels l’humanité a expérimenté une rupture anthropologique dans son renoncement à une vie et une organisation sociale basée sur l’intégration Homme-Nature au profit d’une intégration Hommes-Hommes. Ainsi, les métropoles seraient par définition des espaces non durables en ce qu’elles sont pensées sur une rupture avec les rythmes naturels. Pourtant, elles constituent le champs de bataille principal des politiques publiques soucieuses de la durabilité des sociétés. Mais alors qu’est ce qu’une ville au développement durable ?

La World Commission on Environment and Development1donne la définition suivante du développement durable : Il s’agit d’un « processus de changement dans lequel l’exploitation des ressources, l’orientation des investissements, du dévelop1pement technologique et les changements institutionnels cadrent avec les exigences du futur autant qu’avec celles du présent. » Cependant, cette définition ne convient pas à la situation particulière des grandes villes. La complexité de ces territoires aux activités diverses implique une définition plus adaptée dans laquelle les différentes fonctions de la ville seraient représentées. Selon nous, une ville durable doit avoir pour objectif l’interaction positive  entre le bâti, l’économie, la société et l’environnement. Cela passe avant tout par la réalisation d’économies d’agglomération. Une ville durable doit avoir le souci de la proximité et de l’accessibilité des ces offres, de la propreté de ses inputs et outputs ainsi que de l’intégration sociale. La durabilité des métropoles passe alors par un processus basé sur l’apprentissage collectif pour bâtir un dessein stratégique pour la ville, commun à tous les usagers.

Ce portrait est alors destiné à interroger l’agglomération milanaise sur sa durabilité. Nous nous arrêterons successivement sur sa situation économique, sociale et environnementale ainsi que sur ses ambitions.

En 1945, Milan renait de ses cendres. Entièrement détruite, la ville doit être reconstruite dans l’urgence pour prendre les commandes du miracle italien2. Emerge alors une cité grise, une cité de béton fondée sur le pragmatisme plutôt que l’esthétisme (fait rare en Italie). La pollution de l’air issue des activités industrielles est tout de suite un problème majeur. Milan est une ville en noire et blanc connue pour ses nuages de carbone qui masquent les couleurs de la ville. L’air y est suffocant en été et le brouillard permanent en hivers. Milan est aussi la ville de la vitesse au sein de laquelle l’automobile règne en maitre sur les grandes avenues. Polluée, encombrée et disgracieuse, Milan serait alors la ville anti durable ? Un milanais répondrait : « oui peut être mais plus pour longtemps. » La ville est, en effet, très ambitieuse et souhaite se doter des capacités pour entrer sur la scène des global cities. Pour relever ce défi, le développement durable et l’amélioration des conditions de vie sont des outils indispensables. Comme nous le verrons, Milan semble l’avoir compris et se lance actuellement dans une course contre la montre pour éviter l’irréversible destruction de son écosystème.

I- Une économie tertiaire dynamique, fruit de transformations douloureuses.

La Grande Transformation.

    En 50 ans, l’économie milanaise a connu de nombreux boulversements. A la sortie de la guerre, Milan est d’abord la capitale du miracle économique, elle est la main tendue qui a permis à l’Italie de se relever. Elle s’impose comme la capitale financière et industrielle. Le paysage économique est alors dominé par les industries de l’automobile, du textile et de la construction qui siègent au cœur de la cité. Etudiants et ouvriers dominent la ville qui sera le théâtre des protestations de 1968. Ce dynamisme engendre l’arrivée massive d’italiens du sud et d’immigrés qui s’installent, eux en périphérie. L’étalement urbain est alors galopant presque incontrôlable.

    La crise des années 1970 frappe durement l’économie milanaise. La production industrielle chute et de nombreuses entreprises symboles ferment leur portes3. La désindustrialisation laisse alors des quartiers entiers à l’abandon. Le chômage frappe à la porte et la classe ouvrière quitte le centre. Le silence s’installe dans des lieux autrefois dominés par le bruit, la fumée et les masses de travailleurs.

    Les années 1980 seront alors celles de la grande transformation. En dix ans, Milan va vivre une violente conversion de la ville industrielle à la ville post-industrielle. Le paysage économique est alors conquis par les activités de services et de finances, le monde de la mode et du design, la télévision privée, les entreprises de communication, de publicité et de conseil. Une nouvelle cité voit le jour en même temps que se renouvellent sa population et son identité. Les scènes urbaines sont bouleversées par l’arrivée de la classe créative et des populations aisées. On parle du Milano Da Bere : une ville gentrifiée dédiée aux longues soirées privées au sein desquelles se tissent les réseaux sociaux indispensables à la réussite individuelle. Le personnage clef de ces changements, c’est, bien sur, l’entrepreneur privé, Silvio Berlusconi. Il transforme la ville physiquement et culturellement. En effet, ce dernier est à l’origine de grandes opérations immobilières de bureaux et habitats luxueux en périphérie de Milan (Milano 2 et 3). Il y fonde ensuite son empire médiatique et diffuse son modèle de réussite dans l’imaginaire collectif milanais. Après Tangentropoli, il profite de l’espace laissé vide par le socialisme et la démocratie chrétienne pour y créer la nouvelle force politique du pays : Forza Italia.

    D’une capitale industrielle, ouvrière aux mains d’une gauche intellectuelle dynamique, on voit alors émerger le Milan des classes aisées post-industrielles. La ville est alors conquise par la culture de l’image, héritée des activités publicitaires et médiatiques et faite du culte de l’argent, de l’individualisme et du pragmatisme.

    1. Le dynamisme de l’économie milanaise.

    Milan est la ville la plus riche et la plus développée d’Italie. Son agglomération réalise 10% du PIB national. Le revenu disponible par tête atteint 21 660 euro4 par an soit le double de la moyenne italienne. Comme nous l’avons déjà évoqué, son économie est aujourd’hui basée sur les services, le commerce et l’économie de l’information. Le tableau5 ci dessous présente le poids des différents secteurs.

    Settore di attività (Secteur d’activité) Pesi percentuali (poids dans l’économie en %)
    Agricoltura – pesca (agriculture et pêche) 1,8
    Attività Manifatturiere (Textile) 17,7
    Prod. e distrib. energia elettrica, gas e acqua (énergie, gaz et eau) 0,1
    Costruzioni (construction) 17,9
    Commercio (commerce)< 26,5
    Servizi (services) 34,5

     

    Comme nous pouvons le constater, outre les secteurs déjà évoqués, le textile est resté un secteur important dans l’économie milanaise. Cette permanence est assez particulière dans le contexte des pays développés caractérisés par la délocalisation de ce type d’activités. Elle tient avant tout à la structure des entreprises de mode qui fabriquent localement pour faire du Made in Italy une valeur ajoutée. Il est également utile de souligner le poids du secteur du bâtiment qui est en pleine expansion puisqu’il croit de 3%6 par an depuis 10 ans. Durant la crise puis la transition évoquées plus haut, le secteur du bâtiment s’est avéré être la seule source alternative de croissance. En effet, entre réhabilitations et projets urbains en périphérie, la ville se transforme physiquement chaque jour et est, aujourd’hui, le premier site européen en construction7.

    En plus du glissement sectoriel, la nouvelle économie milanaise est caractérisée par une transformation de la structure entrepreneuriale. Dans le secteur de l’industrie, les grandes entreprises nationales (Pirelli, Alfa Roméo) ont laissé place à un modèle hérité des districts italiens, un réseau de petites ou micro entreprises très bien intégrées. Elles tirent leur valeur ajoutée d’un échange permanent et gratuit de l’information et de l’innovation. Dans le secteur des services, la tendance est inversée. On assiste aujourd’hui à un processus de concentration des agences et à l’émergence de grands groupes nationaux des médias (mediaset), de la grande distribution (esselunga) et du secteur bancaire (Banca Intesa).

    Enfin, Milan est la porte de l’Italie sur le monde. Sa puissance économique réside dans son internationalisation croissante. Milan dispose tout d’abord d’un espace immense dédié aux foires qui sont une source de revenu non négligeable en ce qu’elles attirent du monde et créent de l’activité par le seul fait d’exister. Avec 530 000 m2 disponibles actuellement8 et bientôt 753 000 m2 , la ville ambitionne de devenir la première place européenne. De plus, Milan dispose de trois aéroports et réalise 15% des exportations nationales et 25% des importations.

  1. Milan ou la désintégration sociale.

    1. Lorsque les paillettes cachent la misère.

    Derrière le Milan des banquiers ou celui du Glitter des défilés, se cache le coté obscur de la force de la ville. La très grande réussite des secteurs dynamiques évoqués précédemment s’appuie sur la disponibilité d’un prolétariat des services souvent issu de l’immigration illégale (ex-Yougoslavie, Philippines, Chine). Ce personnel de l’ombre, invisible, occupe les postes dans les cuisines, sur les chantiers. Les femmes ont investi les emplois de nourrisse, femme de ménage et domestique. Au nom de la flexibilité, les conditions de travail sont souvent déplorables en plus d’être illégales. Ces travailleurs constituent le terreau qui permet à l’économie de service de prospérer. Le soir, après 10h de travail journalier, les locaux sont propres, les enfants, couchés, le repas préparé, les courses et les lessives faites. En effet, il est très courant à Milan, même chez les étudiants, d’avoir recours à des domestiques illégaux qui acceptent le modeste salaire de 5 euro/h. Le sociologue Jean GADREY a su dresser le portrait de ces emplois de services aux conditions de travails dégradées et instables, ignorés des processus politiques. Il parle ainsi d’emplois de servitude. Ce constat peut également être étendu aux jeunes plus qualifiées. Les exigences de flexibilité et de concurrence dans les entreprises de mode et de communication poussent les conditions de travail à la baisse. Ainsi les jeunes journalistes, designers ou publicistes réalisent la première partie de leur carrière sous des contrats sous payés et surchargés dans un contexte de désert syndical. Cette exploitation passagère serait comme une phase d’initiation, d’apprentissage obligatoire : un test de survie pour accéder à une classe plus stable et plus âgée dont le succès s’appuie sur le labeur des deux catégories évoquées ci-dessus.

    Lorsque nous nous penchons sur une lecture spatiale de la réalité sociale milanaise le constat est simple : une désintégration sociale, une ville à 3 vitesses9.

    1. Une lecture spatiale.

    La distribution spatiale de la réalité sociale correspond à une logique centre périphérie. On distingue ainsi quatre ensembles pour quatre réalités différentes qui s’ignorent.

    Les banlieues pauvres (et notamment la commune de Rosano) accueillent une population à 70% issue de l’immigration. On estime que sur cette population 25% serait illégale. Ces habitants fournissent la main d’œuvre des emplois de servitudes décrits plus haut. L’intérieur de la ville est réservé aux italiens. Le Nord (et notamment les quartiers à proximité de la gare Centrale) sont occupés par les classes populaires milanaises  traditionnelles. Le paysage est essentiellement constitué de vieux immeubles bon marché. Par opposition, le sud de la ville accueille les classes créatives et les étudiants. On y trouve la plus grande partie des friches et zones désaffectées, héritées de la désindustrialisation. Ces espaces de vides sont propices aux réhabilitations. La classe créative, les jeunes designers et les étudiants ont su y installer leurs lofts et y recréer une vie branchée et dynamique à l’image du Milano Da Bere. Le processus de réhabilitation se concentre essentiellement sur la zone des Navigli (canaux), des plans d’eau qui prennent des allures d’Amsterdam. Le centre historique et commerçant (Brera) quant à lui, est le domaine réservé des hôtels particuliers, des villas aux cours intérieures marbrées teintées de nostalgie antique. La classe supérieure et dirigeante des banquiers et barons de la mode en a fait son fief. Il est important de noter qu’il existe également des gated communities en périphérie de Milan, des quartiers riches et sécurisés très isolés du reste de la ville. Au sud, San Donato s’est construit autour du siège de la compagnie pétrolière ENI (Agip) et accueille les cadres de la firme. A l’ouest, le quartier de San Siro a également des allures de Los Angeles. Dans des complexes luxueux sécurisés, les chefs d’entreprises côtoient les footballeurs internationaux du Milan AC et les expatriés français.

    La mixité sociale n’est donc pas de rigueur à Milan. La répartition spatiale des différentes classes se lie facilement en ce qu’elle est radicale. En effet, les différents groupes évoqués évoluent chacun dans leur réalité sociale et spatiale et ne communiquent pas entre eux. Ces mondes s’ignorent et menacent la ville d’une désintégration. Face à une telle division, les acteurs publics peinent à identifier une vision unanime de la ville et à élaborer des politiques adéquates.

      1. Le constat d’une situation environnementale catastrophique ?

    1. Un écosystème menacé par l’absence d’une culture civique.

    La gravité de la situation environnementale milanaise est à la limite de l’irréversibilité. Nombres d’études communales10 font le constat de la dégradation des ressources naturelles et de la qualité de vie. La pollution de l’air est le problème le plus important. La ville de milan dépasse le seuil de pollution fixé par la commission européenne 135 jours par an. Cette situation est essentiellement due au trafic, source également d’une pollution sonore. L’activité industrielle chimique de la périphérie, quant à elle, est à l’origine de la pollution des eaux de surface et des nappes phréatiques. A Milan, l’eau du robinet ne se boit pas. Les nombreux problèmes et éventuelles solutions sont pourtant identifiés. Parmi eux, l’absence d’un service public de transport digne de ce nom qui laisse les automobiles régner sur la ville au sein de laquelle la mobilité passe très majoritairement par la motorisation. L’étalement urbain a historiquement été préféré à la réhabilitation des quartiers délabrés. Enfin, les espaces verts se font rares, la nature est absente de la ville.

    Les compétences en matière de transports, de sécurité et d’aménagement ont pourtant été très tôt décentralisées. Nous sommes donc dans une situation dans laquelle les problèmes et solutions sont identifiés, les compétences disponibles mais les politiques publiques ne suivent pas. Les raisons de cette lenteur bureaucratique sont nombreuses. Parmi les plus évidentes, la fragmentation territoriale entre centre et périphérie qui rend obscure la question du leadership sur l’agglomération, ainsi que la complexité de la demande dans un contexte de désintégration sociale. Pourtant, les causes de la paralysie politique nous semblent plus profondes et relever d’une analyse de la conscience collective. En effet, Milan est la ville du mouvement qui évolue dans une temporalité très courte, héritée de sa culture de l’image et des rythmes de la mode et de la communication. La vision des politiques, comme des usagers, s’inscrit donc dans une recherche de gains de courts termes plutôt qu’une vision de planning sur le long terme. De plus il semblerait que Milan ait perdu sa culture civique des années 1970. Malgré la mauvaise qualité de vie, il n’y a pas d’association majeure de défense de l’environnement et des droits des citoyens. La rapidité du rythme de vie et l’individualisme rampant, précédemment décrit, écrasent les dynamiques collectives et la culture civique et enferment les usagers dans un consumérisme post moderne au sein duquel les mouvements sociaux n’ont plus leur place. Cette absence de culture civique constitue alors le rempart le plus imprenable sur le champ de bataille du développement durable. Ce portrait pessimiste masque néanmoins, les évolutions et les efforts certains qui transcendent la ville depuis les cinq dernières années.

    1. Des efforts récents et prometteurs : vers une ville propre ?

    2 sont délaissés dans le centre de la ville), favoriser le polycentrisme et la redistribution des charges environnementales et enfin l’aménagement massif d’espaces verts.

    Il est ici, nécessaire de souligner un processus d’activation des politiques publiques durables. En effet, il semblerait que la ville se soit emparée du leadership sur la province pour prendre à bras le corps les difficultés du territoire et rédiger son premier document stratégique unifié en 1997. Ainsi, la réhabilitation est en cours dans le sud de la ville. La ville se couvre de grues pour redonner une âme aux quartiers désaffectés. En 2000, la municipalité crée une Agence pour la mobilité et l’environnement. Cette dernière promeut l’adoption d’un péage urbain ce qui sera chose faite en 2007 avec l’Ecopass. L’agence estime ainsi avoir réduit de 5 millions le nombre de véhicules traversant potentiellement le centre. En ce qui concerne les transports publics, deux nouvelles lignes de métro sont en cours de construction pour porter à 5 le nombre de lignes. Ces nouvelles lignes répondent à une volonté de relier l’hinterland et la cité en ce qu’elles assurent la connexion avec les trains régionaux. 50 stations sont sensées voir le jour d’ici 2015. La société de transport ATM souhaite mettre en service 700 nouveaux transports de surfaces propres (bus et tramway) pour offrir une réelle alternative à la voiture. Enfin, l’accent est mis sur les espaces verts. D’ici cinq ans, Milan veut sortir de la grisaille pour devenir une ville verte. Ainsi 500 000 arbres seront plantés pour offrir des petits jardins de proximité. Une couronne verte est également en phase d’aménagement. La commune prévoit ainsi la construction d’une couronne de 72 km de parcs et jardins aux portes de la ville.

    Les autorités locales semblent donc avoir pris conscience de la gravité de la situation et le rythme de production des politiques publiques s’accélère. Ce dynamisme a été essentiellement permis par l’obtention d’un statut particulier dans le cadre de la préparation de la candidature puis du projet en lui même, de l’exposition universelle de 2015. La ville de Milan est donc un bel exemple pour souligner la tendance actuelle de la gouvernance par projets. Ces derniers offrent l’occasion de rassembler les acteurs, d’attirer des fonds et de construire une vision pour la ville. En 2015, Milan sautera de plein pied sur la scène mondiale et souhaite dévoiler au monde son nouveau visage, celui d’une ville verte, ambitieuse et dynamique. D’ici là il faut agir vite et la métropole s’est déjà lancée dans une transformation quotidienne.

    L’expo 2015 : La Renaissance.

    L’expo 2015 pourrait bien être le moment Tour Eiffel de Milan. La ville compte sur cet événement pour se débarrasser de son image de ville grise et enfumée. Comme nous l’avons dit, l’expo est l’occasion de mobiliser les investissements et les acteurs autour d’une vision commune du futur. Cela fait écho à notre définition d’une ville durable énoncée dans l’introduction. L’expo serait alors l’occasion de la durabilité.

    1. Une transformation physique.

    Le premier enjeu est d’abord celui d’une transformation physique de la ville. Même dans un contexte de crise économique, Milan est le site le plus dynamique d’Europe dans le secteur de la construction. Profitant de l’occasion, la ville s’offre un lifting de grande ampleur. A l’heure actuelle, 20 milliards d’euro11 provenant de fonds publics et privés ont déjà été investis dans les opérations d’aménagement depuis deux ans. Les façades noircies doivent laisser place aux tours de verres. Les friches doivent être réhabilitées en lofts originaux. Les transports publics doivent barrer la route aux automobiles. Enfin, les espaces verts doivent redonner des couleurs à la ville. Ainsi de nombreux projets parallèles à l’Expo sont déjà en cours de réalisation avec toujours comme particularité une architecture ambitieuse, futuriste, fidèle à la tradition historique. Parmi les projets, on compte la réalisation d’une nouvelle foire signée Fuksas12, Zara Hadid signe un ensemble de trois gratte-ciels de 218m de haut, la construction d’une bibliothèque européenne, la plus grande d’Europe pour rappeler le rôle joué par la ville dans la diffusion de la Renaissance, un bateau de verre pour une cité de la mode et enfin un siège monumental pour la région Lombardie. Il s’agit également de renouveler le stock de bureaux disponibles à travers l’ambitieux projet de CityLife13 : un quartier d’affaire crée ex-nihilo par un conglomérat privé près de la nouvelle foire à l’ouest de la ville. A terme, city life a pour ambition de devenir un quartier d’affaire capable de rivaliser avec les grandes capitales européennes. Tous ces projets répondent bien sur aux exigences de qualité environnementale. La plupart relève d’ailleurs d’une architecture verte. Milan semble avoir définitivement pris conscience de l’enjeu durable. Cependant, le plus dur reste à faire : convaincre.

     

    1. Une politique d’image.

    Feeding the Planet, Energy for life14 sont placardés sur toutes les façades. Selon les autorités locales, l’expo sera l’occasion de réunir les experts du monde entier autour de tables de réflexion sur les grands problèmes globaux du développement durable et notamment la pollution, la crise alimentaire, l’alimentation saine pour tous et la préservation de la biodiversité. Le pas est immense pour une ville qui se situait à la limite de la catastrophe écologique. Milan se positionne donc comme un territoire aux ambitions globales, soucieux des enjeux globaux. Comme aux temps de la Renaissance, Milan veut s’offrir au monde comme étant le lieu de réflexion et d’échange sur le développement durable de l’humanité.

    Conclusion :

    Milan, la ville industrielle et ouvrière filmée par Visconti et foyer des intellectuels de gauche n’est plus. Après une douloureuse transformation, la ville a pris le tournant post-industriel pour refonder son économie sur les services, la mode et les médias appelant ainsi à un renouvellement partiel de sa population et une refondation de son identité autour de la réussite individuelle. Une analyse de la situation sociale dévoile une ville gentrifiée et un processus de désintégration inquiétant à la fois social et spatial. Enfin la qualité de la vie milanaise est loin d’être agréable. Polluée, congestionnée et grise, la ville semble relever de l’anti-durable. Pourtant, il est nécessaire de s’interdire de juger cette ville trop rapidement. Les enjeux du développement durable de la ville ont été compris et entendus in Piazza. Des efforts louables sont actuellement à l’œuvre. De plus, le projet d’exposition universelle offre l’occasion de transformer la ville physiquement et culturellement. Milan a aujourd’hui les capacités financières et politiques pour se convertir aux exigences du développement durable. Cependant, les soucis de créer une dynamique collective et de résoudre le problème de désintégration sociale sont trop peu souvent abordés.

    De la Renaissance à nos jours, l’Italie et sa vitrine, Milan, ont toujours conservé une tradition esthétique. Les italiens sont un peuple qui a toujours eu le souci du Beau et des exigences particulières en matière de qualité de vie. On retrouve cette exigence à travers les siècles dans l’art, la nourriture, l’architecture, l’environnement et le caractère dramatique (au sens premier, du grec drama : action/jeu) de la politique et de l’Eglise. Seulement voilà, il semblerait qu’aujourd’hui l’Italie soit en train de subir l’une de ses plus grandes transformations qui est peut être à l’origine des nombreux problèmes qu’elle affronte aujourd’hui : une dépréciation de ses exigences esthétiques. Durant les années 1970, l’Italie grouillait encore d’intellectuels de tous bords. Elle a donné au monde les derniers grands artistes contemporains et les grands écrivains. La politique si elle était chaotique, avait quelque chose de Beau. On exigeait encore. Aujourd’hui, le niveau esthétique semble avoir été abaissé. Selon nous, il n’y a qu’un seul coupable : Berlusconi, ou du moins l’impact culturel des télévisions privées depuis les années 1980. La télévision a toujours été le média préféré des italiens. Mais alors qu’autrefois, on diffusait des émissions politiques, on n’y trouve aujourd’hui qu’un contenu vulgaire et abrutissant. Les masses ont été captées par un processus d’assujettissement et de conversion esthétique. Les italiens ne valorisent plus le Beau et le Drame, il valorise l’argent, le spectacle et la réussite individuelle. La notion de collectif en a perdu son âme.

    Cependant, il ne s’agit pas là d’un processus irréversible. Au terme de nombreux efforts, l’Italie, avec en première ligne Milan, doit renouer avec ses exigences esthétiques pour refuser la vulgarité et la laideur. Ces réflexions peuvent sembler bien éloignées de nos réflexions sur le développement durable : elles ne le sont pas. Les exigences esthétiques sont très liées à l’environnement via l’exigence d’une meilleure qualité de vie. Mais surtout, l’esthétique peut être une force pour les politiques de développement durable. Nous pensons que le combat le plus fondamental se joue d’ailleurs sur le champ esthétique. Cette simple question en résume l’ampleur : A quoi peuvent bien servir des politiques de développement durable ou de sauvegarde de l’environnement, s’il n’y a personne pour chanter, peindre ou raconter la Beauté originelle de la Nature ?

    Bibliographie :

    Ouvrages

    [+]DATAR, Développement urbain durable : quatre métropoles européennes à l’épreuve, Paris, ed de l’Aube, 1997.

    [+]J. FOOT, Milan since the Miracle : city, culture and identity, ed Oxford, New York, 2001

    [+]S.VICARI, H. MOLOTCH, Building Milan : Alternative machines f or Growth, in International Journal of urban and régional research, vol 14, n°4, 1990<

    Sites Internet :

    Ville de Milan :www.comune.milano.it

    Province de Milan :www.provincia.milano.it

    Site de l’Expo 2015 :www.milanoexpo-2015.com



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