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Tags: Brazil | Piracicaiba | Urban Translation

Présentation du territoire et de ses principaux acteurs politiques
Localisée à 164 km de la métropole de São Paulo, Piracicaba est une des principales villes de l’État de São Paulo. Actuellement peuplée de 365.440 habitants, cette ville est la 9ème ville brésilienne dans le classement national des villes exportatrices en 2006[1] et a vu, entre 2002 et 2006, son PIB augmenter de façon spectaculaire de 63%[2].
Cette performance économique est dû en fait à l’expansion du secteur « sucro-alcooleiro »[3], lié à la production et commercialisation du biocarburant éthanol : le « pétrole vert ». Piracicaba, le pôle brésilien de l’éthanol, est en effet la 7ème ville productrice de canne à sucre au Brésil[4] et accueille également le siège de la plus grande compagnie productrice d’éthanol au monde: le groupe COSAN[5].
Source : IPPLAP
Outre le développement de cette « éco-économie », la ville de Piracicaba se fait aussi reconnaître, tant au niveau régional qu’au niveau national, par sa prise de conscience en termes écologique et par son effort pour la promotion du développement durable. En effet, cela est dû essentiellement au fort engagement de trois acteurs majeurs :
L’École Supérieur d’Agriculture Luiz de Queiroz (ESALQ), pôle national et international de recherches agraires attaché à l’Université de São Paulo (USP).
Au niveau municipal, l’activité de cette École consiste à l’élaboration de rapports et d’études d’impact environnemental et à la promotion d’activités pédagogiques de conscientisation environnementale. En outre, elle est reconnue par son engagement, en partenariat avec les pouvoirs publics, dans la reforestation des forêts locales.
La Piracicaba 2010, Organisation de la Société Civile d’Intérêt Public (OSCIP) crée en 1999.
Impulsé par la masse critique de l’ESALQ, par l’initiative de la Caterpillar Piracicaba-Brésil ainsi que d’autres entreprises, instituts de recherche et universités, l’OSCIP Piracicaba 2010 est une organisation qui vise à transformer Piracicaba en « ville-modèle » du développement durable au Brésil. Cette organisation a comme mission de promouvoir le développement de Piracicaba, et de sa région, par le moyen d’actions ordonnées dans un Plan Stratégique élaboré selon les termes de l’Agenda 21. Au niveau opérationnel, cette organisation travaille dans l’animation de dialogue entre les pouvoirs publics, les acteurs privés et la population locale, dans l’élaboration d’études et rapports, et dans la proposition et mise en place de projets de développement au niveau local.
La mairie de Piracicaba, et son Institut de Recherches et Aménagement de Piracicaba (lPPLAP).
D’une part impulsé par la société civile (ESALQ, Piracicaba 2010, et d’autres ONG et associations) et d’autre par par les directives fédérales du Ministère des Villes, le pouvoir public municipal s’est fortement engagé dans la promotion du développement durable. Ce fort volontarisme politique de la mairie de Piracicaba a amené à l’adoption du Plan Directeur de Développement Durable en 2003, basé sur des diagnostics de dimension urbaine, rural et de la mobilité.
Vue aérienne de Piracicaba et de son fleuve Source : IPPLAP
La dimension économique
L’économie rurale[6]
Depuis sa fondation en 1767, Piracicaba s’est formée comme une ville à vocation rurale[7], tant et si bien que l’activité de son parc industriel, renforcée par les Plans Nationaux de Développement et par le Programme National Pro-Alcool dans les années 70, s’est établi en étroit lien avec le secteur « sucro-alcooleiro ». La récente inauguration du Pôle National de Biocarburants, dans l’ESALQ, est venue consacrer le « savoir-faire » de la ville dans la production de canne à sucre et de biocarburants dont la demande s’accroit vertigineusement avec la prolifération des voitures « flex »[8] au Brésil.
Occupation du sol à Piracicaba
Total (ha)
Total (%)
Piracicaba
138 538
100
Plantation de canne à sucre
62 978
45,46
Pâture
34 965
25,24
Surface en régénération naturelle
13.323
9,62
Forêts
627
0,45
Espace urbain
7 851
5,67
Eau
4 140
2,99
Autres
930
0,67
Zones de Préservation Permanente (APP)
11 566
8,35
Fonte: IPEF et IBGE, 2006
Selon les données de la COPLACANA, on compte à Piracicaba 1.546 fournisseurs de canne à sucre, dont la production s’élève à 3,2 millions de tonnes de canne[9], et qui se repartissent sur une surface mécanisée de 49 000 ha et sur une surface non-mécanisée de 7 507 ha. Les données de l’IPEF vont même plus loin et démontrent que la culture de la canne à sucre occupe 62 978 ha, c’est-à-dire 45,46% de la surface de la ville.
En effet, avec l’incitation de l’actuelle Politique Nationale de Biocarburant, et les bénéfices de l’insertion de la ville dans la maille routière de l’État de São Paulo (qui donne accès au port de Santos, le principal port exportateur du Brésil), la culture de la canne tend à se répandre de plus en plus sur le territoire « piracicabano ».
L’économie industrielle
Selon l’IBGE, en 2004, 53% du PIB municipal est lié aux activités du secteur industriel de Piracicaba. En raison du développement du marché de l’éthanol, l’IBGE estime qu’en 2015, ce nombre s’élèvera à 68,2%. En effet, la demande de l’agro-industrie « sucro-alcooleira » exerce des fortes influences sur l’économie industrielle : Piracicaba possède le plus grand parc métal-mécanique (métallurgie basique, biens d’équipement et produits en métal) du Brésil[10].
L’entreprise DEDINI S/A est un exemple marquant. Cette entreprise « piracicabana », la plus importante au monde dans le secteur de la production de biens d’équipements pour les bio-usines, vient de lancer un équipement industriel révolutionnaire (« l’usine de l’avenir »), capable de produire au même temps de l’éthanol, du sucre, de l’énergie, du biodiesel, des engrais et de l’eau potable.
Dedini et « l’usine de l’avenir » Source : Isto É Dinheiro, 6 mars 2009
Il est important de signaler que, selon Piracicaba 2010, le nombre d’entreprises possédant des certifications ISO 9000 et ISO 14000 (relatives respectivement à la gestion de la qualité du travail et du management environnemental), quoi qu’encore insatisfaisante, ne cesse de s’accroître. En 2006, elles étaient déjà 21 à avoir reçu au moins l’une des deux certifications.
Les industries de papier et cellulose (comme la Votorantin ou la Klabin entre autres) en sont représentatives. Responsables à hauteur de 20% de la valeur ajoutée industrielle et de 10% de l’exportation de la ville, ces entreprises se font reconnaître par la réalisation des projets de recyclage et d’éducation environnementale, et notamment par leur contrôle des émissions de gaz et de déchets liquides. En fait, cela ne pourrait pas être concevable sans la forte synergie entre ces entreprises, l’ESALQ et l’IPEF. Il est important de signaler que d’autres entreprises de Piracicaba, tel que Caterpillar, Motocana et Case New Holland se sont aussi engagées dans la voie du développement durable. Ces entreprises ont fortement investi dans le développement de machines destinées à récolter la canne à sucre et dont l’usage dispense la pratique des brûlis[11] dans les champs de canne.
Le transport
Pour ce qui concerne les transports, un projet de création d’une plateforme multimodale est envisagé par les autorités publiques. Sa réalisation est pourtant improbable en raison du manque de ressources financières. Ce projet viserait à transformer la ville en un des plus efficients centres de logistique et d’écoulement de combustible du Centre-Sud brésilien.
Quant aux moyens de transport, notons que tous les bus municipaux qui desservent la ville, régis par la « Auto Ônibus Paulicéia », roulent avec un mélange de diesel/biodiesel. De plus, une partie significative des voitures, le principal moyen de transport individuel au Brésil, roulent à l’éthanol. De plus, la première étape de la voie cyclable « João Carlos Masson Junior », qui traversera la ville, a été récemment inaugurée le 22 avril 2009.
La dimension sociale
L’éducation
Malgré un IDH[12] d’Éducation de 0,91, l’existence de centres universitaires et de recherche d’excellence[13] et d’autres universités municipales[14] qui forment une partie considérable de la main-d’œuvre « piracicabana », la qualité de « l’éducation fondamentale » [avant le Bac] et de « l’enseignement moyen » [Bac] publics demeure insatisfaisante. En effet, cela pourrait contribuer à expliquer la faible qualification de la population active de Piracicaba. Selon le SEADE, 55% de la population de plus de 25 ans a au maximum 8 ans d’études. C’est pourquoi le Secrétariat Municipal d’Éducation (SME) a mis récemment en place un Programme Municipal d’Éducation, afin de combler ce déficit éducationnel et de lutter contre l’analphabétisme fonctionnel chez les jeunes[15].
Il est également important de constater qu’à Piracicaba les meilleures écoles d’enseignement fondamental et d’enseignement moyen sont privées. La mensualité de ces écoles peut varier d’environ 100 à 250 euros[16]. À titre informatif, le « Salaire minimum » [SMIC] dans l’État de São Paulo, dont le niveau est le plus élevé du pays, s’élève seulement à 145 euros.
Santé
Avec un IDH de Longévité de 0,80[17], Piracicaba détient la compétence de la gestion intégrale du Système Unique de Santé (SUS), un programme fédéral. En raison de la bonne qualité du service de santé « piracicabano » par rapport aux villes voisines, les hôpitaux publics doivent aussi répondre à la demande des populations des 11 villes voisines. Ainsi, le Secrétariat Municipal de Santé (SMS) doit faire face à un déficit annuel d’environ 494 000 euros.
Toutefois, il est important de souligner la disparité de la qualité du service public de santé (SUS) et du système privé de santé. Selon le Département régional de Santé de Piracicaba (DSP X), le service public de santé, qui sert 70% de la population, n’offre que 330 couches hospitalières, tandis que le système privé de santé, qui sert 30% de la population, en offre 420.
Action sociale
Malgré l’IDH Municipal[18] de 0,836, Piracicaba doit faire face, comme toutes les villes brésiliennes, à une forte inégalité sociale[19]. Pour faire face à cela, plusieurs programmes d’insertion sociale ont été mis en place par la Mairie, parmi lesquels : le Programme Banque Sociale, qui concède des crédits à 10 petits entrepreneurs par mois, et le Programme d’Urgence d’Aide au Chômage qui sert à 100 personnes par mois. De plus, le Secrétariat Municipal de Développement (SEMDES) met en place le Système Unique d’Assistance Sociale (SUAS), à travers les cinq Centres d’Assistance Sociale (CRAS), capables de fournir une aide à 1 000 familles. Afin de combattre le chômage chez la population la plus pauvre, le SEMDES a réalisé un processus d’embauche avec le secteur « sucro-alcooleiro ». À peine 160 personnes, des 1 000 places envisagées, ont été effectivement embauchées pour travailler dans la cueillette manuelle de la canne.
Les défis concernant le vieillissement de la population sont aussi présents à Piracicaba. En 2005, selon le SEADE, 10,46% de la population a plus de 60 ans, alors que la moyenne de l’État de São Paulo est à 9,57%. L’expectative de vie a aussi évolué de 70 ans en 1991 à 73 ans en 2000, selon le PNUD. Quant à l’avenir de la génération future, les jeunes, l’action la plus importante est la mise en place du Programme de Combat contre l’Abus Sexuel des Enfants et Adolescents, lancé par le SEMDES en partenariat avec le Gouvernement Fédéral.
Les « favelas »
À l’instar de la réalité urbanistique du Brésil, celle de Piracicaba n’en diffère pas. Les « favelas », toujours irrégulières sur le plan juridique, posent un vrai problème pour les autorités publiques et pour la préservation environnementale. En effet, selon l’IPPLAP, les « invasions de terres », voire l’édification des bidonvilles, se réalisent surtout sur les Zones de Préservation Permanente (APP), sur les berges des fleuves et des ruisseaux ou sur les zones publiques destinées au loisir. L’IPPLAP s’inquiète également du faible contrôle exercé par le « Peloton Environnemental » de la Garde Civil Municipale dans la surveillance des zones ciblées par l’occupation illégale de terre.
Il est important de signaler que selon l’IPPLAP, les 58 noyaux de « favelas » à Piracicaba présentent un taux de croissance de la population d’environ 35% et exercent une pression de plus en plus forte sur l’environnement. C’est pourquoi la politique d’habitation de la ville, menée par l’Entreprise Municipale de Développement d’Habitat de Piracicaba (EMPHAP), en partenariat avec les pouvoirs publics fédéré et fédéral, envisage actuellement de densifier l’occupation du sol en bâtissant des maisons populaires dans les « vides urbains » afin de minorer la pression urbaine exercée sur l’environnement et de promouvoir plus de mixité sociale.
La dimension environnementale
L’eau[20]
Depuis les années 60, selon le Piracicaba 2010, la société civile s’engage pour la préservation du bassin du fleuve Piracicaba, qui traverse la ville et qui lui a prêté son nom. Les actions menées par la société civile gravitent autour de ces sujets principaux : l’écoulement de déchets liquides sans traitement, le captage élevée d’eau, le déboisement et l’occupation irrégulière des forêts ciliaires et des Zones de Protection Permanente (APP).
Parmi ceux-ci, les enjeux soulevés par le Projet « Cantareira », qui vise à transférer vers la Région Métropolitaine de São Paulo (RMSP) 31m3 d’eau par seconde, sont parmi les plus polémiques. Ce transfert d’eau est tellement massif qu’il réduit significativement le volume d’eau du fleuve Piracicaba et provoque l’augmentation de la concentration des polluants. Ainsi, le Service Municipal d’eau et d’assainissement (SEMAE) s’est vu contraint de réduire le captage d’eau du fleuve Piracicaba et de concentrer son captage dans le bassin Corumbataí. Aujourd’hui, le fleuve Corumbataí approvisionne 90% de l’eau consommée à Piracicaba.
La pollution du fleuve Piracicaba par les déchets urbains s’avère également un cas dramatique. D’après la CETESB, ce fleuve est l’un des plus pollués du pays. Selon les mensurations réalisées en 2006 par cette institution, l’indice de qualité d’eau pour l’approvisionnement publique est considéré « mauvais », et celui pour la protection de la vie aquatique, « pire ».
Les arbres et les forêts
Afin d’assurer la durabilité du Bassin de Piracicaba, le Secrétariat Municipal de Protection de l’environnement (SEDEMA) a mis en place en 2006 un projet de reboisement des forêts ciliaires : 50.000 arbres ont été plantés sur les berges du fleuve Piracicaba. En outre, ce secrétariat développe actuellement, en partenariat avec le Piracicaba 2010, un programme d’arborisation urbaine. L’ESALQ et l’IPEF, quant à eux, mettent en oeuvre le Plan Directeur pour la Récupération Forestière du Bassin Corumbataí et luttent pour la régularisation des nouvelles Zones de Préservation Permanente (APP), celles de « Corumbataí » et de « Piracicaba Zone 1 », qui ont été établies respectivement en 1983 et 1991 par la loi municipale.
L’air
Selon les mensurations des particules inhalables réalisées par la CETESB, de 2001 à 2005, l’air de Piracicaba (55 MP [μg/m 30]) est plus pollué que la moyenne de l’État de São Paulo (50 MP [μg/m 3 ]). En outre, il est important de remarquer que la récente mensuration de la CETESB, réalisée le 14 mai 2009, indique que la ville de Piracicaba détient la plus haute concentration d’ozone dans l’État de São Paulo (109μg/m 3).
Les résidus solides
À Piracicaba, les décharges publiques sont à leur capacité maximale. C’est pourquoi la législation municipale[21] interdit l’entrée dans la ville de résidus solides. Ainsi, la ville s’est vue contrainte à exporter à peu près 240 tonnes par jour de déchets domestiques vers les villes avoisinantes. Pour faire face à ce défi, la mairie promeut depuis 2006 deux programmes de recyclage, qui sont entretenus en partenariat avec les pouvoirs publics par deux institutions : le Centre de Réhabilitation de Piracicaba et une entreprise autogérée, le « Recycleur solidaire ». Ces deux programmes ramassent l’équivalent à 200 tonnes mensuelles de matériaux recyclables, ce qui équivaut à 2,8% des déchets produits dans la ville.
Contraintes et contradictions du développement durable
1. Contraintes socio-économiques
Une économie industrielle dépendante et sensible
La forte dépendance des exportations et du parc industriel métallo-mécanique pose des enjeux majeurs à la ville de Piracicaba en ce qui concerne sa « durabilité économique ». Dans ces dernières années, la croissance économique de la ville était freinée par la faible qualification de sa main d’œuvre. Ces causes du chômage structurel ont empêché l’économie « piracicabana » de répondre effectivement à la demande qui lui était adressée : surtout à la demande de biens de capitaux[22]. Néanmoins, cela n’a pas empêche une croissance vertigineuse de l’économie (cf. supra). À cette époque, l’entreprise Dedini avait augmenté de 50% le nombre de ses employés[23].
Suite à l’actuelle crise économique mondiale, le scénario prend une autre direction. La chute d’investissements a entraîné la chute de la demande de biens de capitaux. L’économie « piracicabana », détentrice du plus grand parc métallo-mécanique du Brésil, n’a pas été épargnée. À titre d’exemple, Arcelor-Mittal et Caterpillar ont réduit significativement leur nombre d’employés. Hyundai, censée venir s’installer sur le sol « piracicabano », a finalement décidé de reporter ses plans. Dedini a fait l’objet d’une réduction de 2/3 de sa prospective de vente et a été également contrainte de réduire le nombre de ses ressources humaines[24].
La justice sociospatiale : l’inégalité des conditions d’accès
Bien que la ville soit une référence régionale en termes de services de santé, et possède des hôpitaux renommés, la répartition des équipements de santé s’opère de façon inégale dans l’ensemble du territoire « piracicabano » (voir carte 1). Il en va de soi pour la répartition des équipements culturels[25] (voir carte 2). En fait, cela révèle l’enjeu de l’inégalité des conditions d’accès, puisque schématiquement les plus pauvres habitent à la périphérie de la ville (voir carte 3), alors que ces équipements se concentrent plutôt au centre-ville. Notons que le prix du déplacement aller-retour en bus collectif (1,5 euro) s’avère en quelque sorte une contrainte économique pour ceux qui reçoivent le SMIC de l’État de São Paulo (145 euros), et encore plus pour les travailleurs informels, qui reçoivent encore moins, et pour ceux qui ne disposent même pas de revenu. De plus, il faut remarquer que les Centres de Référence d’Assistance Sociale (CRAS), se localisent tous dans l’espace urbain, ce qui pose des problèmes aux 10.121[26] habitants de la zone rurale (voir carte 4).
2. Les contradictions de la canne : quel développement durable ?
Actuellement, l’éthanol de la canne, ou le « pétrole vert », est consacré par l’actuel gouvernement national comme une des options pour le monde post-pétrole, et par les acteurs publics et privés de Piracicaba comme une des promesses pour le développement économique de la ville. Pourtant, il est important de remarquer que, malgré le bénéfice apporté par l’usage efficace de ce biocombustible[27], les externalités négatives originaires de la monoculture d’extension se localisent dans les villes productrices de canne, comme Piracicaba.
· L’expansion de la culture de la canne
D’abord, notons la tendance, évoquée par Piracicaba 2010, selon laquelle la culture de la canne s’étalerait sur les 23,5 mil hectares de terres agraires mécanisables et sur les 13 mil hectares non mécanisables qui restent encore sur l’ensemble du territoire de la ville. De plus, Piracicaba 2010 estime que cet étalement pourrait même aller plus loin et menacer les Zones de Protection Environnementale (APA), qui attendent toujours leur régularisation, et même remplacer la culture de grains et légumes, ainsi que les pâtures pour l’élevage de bétail. En effet, la culture de la canne devient de plus en plus rentable. Elle risque même de minorer la pratique de l’agriculture organique qui commence à monter en puissance.
· La canne et pollution de l’air
Depuis 1976, un décret de l’Etat de São Paulo interdit la pratique du brûlis. Pourtant, l’impérative économique a toujours parlé plus haut. En 2003, l’Etat de São Paulo lance le décret 47.700, qui établit la réduction progressive du brûlis dans la culture de la canne jusqu’à 2031. Même si le groupe COSAN vient de signer un protocole agro-environnemental, s’engageant à mécaniser totalement la récolte de la canne en 2014, la pratique du brûlis demeure encore la seule alternative pour les terrains dont la déclivité empêche l’usage des machines et pour les petits propriétaires qui ne peuvent pas financier la mécanisation de leurs terres.
En effet, le brûlis de la canne est la cause principale de la pollution de l’air à Piracicaba. Des études[28] ont montré l’influence de la pratique du brûlis de la canne dans la concentration de l’ozone (cf. supra). En outre, l’émission de cendres contribue à augmenter la concentration de particules inhalables dans l’air de Piracicaba, surtout en hiver (l’époque de la récolte de la canne), quand l’air sec ne contribue pas à la dispersion des polluants atmosphériques. Notons que durant les mois de récolte, l’Hôpital de Piracicaba registre une augmentation de 10% des hospitalisations pour affections respiratoires[29]. Selon le Département d’Informatique du SUS, le taux de mortalité lié à des problèmes respiratoires est considéré comme « élevé ». Curieusement, il est important de remarquer que la consommation domestique d’eau augmente en hiver, car plus d’eau est utilisée pour nettoyer la surface des maisons exposées à ces cendres qui tombent du ciel[30].
L’air de Piracicaba durant l’époque de la récolte de la canne Source : Google
Somme toute, une étude réalisée par l’Entreprise Brésilienne de Recherches Agraires (EMBRAPA), rattachée au Ministère de l’Agriculture, arrive à des conclusions alarmantes : Piracicaba se situe dans une zone à fort potentiel en termes de réchauffement climatique, d’acidification, de création d’ozone troposphérique et d’intoxication humaine, et ceci en grande partie à cause de la canne.
· La canne et pollution du sol et de l’eau
La culture de la canne est aussi responsable de la pollution de l’eau et du sol. Si la vinasse (résidu de la distillation de l’éthanol) n’est pas dument traitée et transformé en engrais, elle peut s’infiltrer dans le sol et contaminer les cours d’eau souterrains[31]. Il reste à savoir si ces cours d’eau souterrains censés être contaminés sont aussi responsables de la pollution du fleuve Piracibaba. En outre, l’usage excessif de pesticides par les grands producteurs de canne semble être une explication de la faible productivité des terrains voisins appartenant aux petits agriculteurs[32].
· La canne et l’enjeu social
Depuis le tout début de la colonisation brésilienne, la culture de la canne s’est appuyée sur l’exploitation de la main d’œuvre esclave. Malgré la fin de l’esclavage déclarée en 1888[33], aujourd’hui à Piracicaba, et dans toutes les villes productrices de canne, la culture de la canne est loin d’être socialement équitable. Notons qu’une grande partie de la récolte est faite manuellement et que la plupart des récolteurs sont recrutés dans les zones les plus misérables du pays. Selon la Fédération des Employés Ruraux Salariés de l’État de São Paulo (FERAESP), chaque travailleur coupe environ 10 tonnes de canne par jour, et certains atteignent des records de 25 tonnes quotidiennes, pour être rémunéré en moyenne 0,85 euro/tonne. Le rythme de travail particulièrement poussé explique, outre les problèmes de santé des récolteurs de canne, le taux élevé de mortalité par épuisement dans les champs de canne et l’usage abusif de drogues lourdes (comme le crack) pour supporter la charge de travail. La mécanisation du travail de récolte de la canne à sucre s’affirme comme la solution à ce problème. Mais avec la flambée des prix des terres agraires et la montée en puissance de grandes groupes agro-industriels, le destin de ces travailleurs semble plus qu’incertain, d’autant plus qu’ils ne possèdent aucune qualification professionnelle. En effet, s’ils ne peuvent plus compter sur les logements offerts par les usines de canne, ces travailleurs seront menés à occuper les zones illégales de préservation environnementale à la périphérie de la ville et à venir gonfler le flot croissant d’habitants des « favelas ».
Source : Google
Conclusion et considérations personnelles
Au vu de cette analyse, on constate que la ville de Piracicaba se trouve dans une situation délicate, puisqu’assise sur une contradiction fondamentale. Alors que la société civile et les pouvoirs publics se mobilisent pour la promotion du développement durable, la ville demeure économiquement dépendante[34] d’une activité pour l’instant loin d’être environnementalement durable et socialement équitable. Autrement dit, l’image que la ville veux se construire d’elle-même entre en tension avec l’activité qui assure son moyen d’existence.
La situation étant posée, deux réponses semblent gagner le devant de la scène. Soit la ville se laisse emporter par la « dialectique négative », typique de la société brésilienne, et cache ses contradictions sous le voile du « bonheur des tropiques » ; soit la ville assume sa réalité et résout ses contradictions, s’organise pour une vrai « révolution », tant au niveau économique, environnemental que social, en osant s’affirmer dans l’avenir comme un véritable exemple de développement durable.
Sources
Autres Brésils
http://www.autresbresils.net/ [Page consultée le 21 mai 2009]
Caterpillar
http://brasil.cat.com[Page consultée le 20 mai 2009]
Companhia de Tecnologia de Saneamento Ambiental (CETESB)
http://www.cetesb.sp.gov.br/[Page consultée le 17 mai 2009]
Cooperativa dos Plantadores de Cana do Estado de São Paulo (COPLACANA)
http://www.cana.com.br/coplacana[Page consultée le 15 mai 2009]
Departamento Regional de Saúde de Piracicaba (DSP X)
http://www.saude.sp.gov.br [Page consultée le 17 mai 2009]
Empresa Brasileira de Pesquisa Agrária (EMBRAPA) :
Mapeamento de potenciais de impactos ambientais da queima de cana-de-açúcar no Brasil (disponible sur http://www.cnpm.embrapa.br/publica/download/newsdownload/artigos_resumos
%20anais%20eventos/apc_12sbsr05_mapcana_hott.pdf) [Page consultée le 17 mai 2009]
Federação dos Empregados Rurais Salariados do Estado de São Paulo (FERAESP)
http://www.feraesp.org.br/[Page consultée le 21 mai 2009]
Fundação Sistema Estadual de Análise de Dados (SEADE)
http://www.seade.gov.br/[Page consultée le 2 mai 2009]
Grupo COSAN
http://www.cosan.com.br/Default.aspx[Page consultée le 2 mai 2009]
Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística (IBGE)
http://www.ibge.gov.br/[Page consultée le 2 mai 2009]
Instituto de Pesquisas e Estudos Florestais (IPEF)
Atlas Rural de Piracicaba, 2006 (Disponible sur http://www.ipef.br/publicacoes/atlasrural/Atlas_Rural_de_Piracicaba_2006.pdf) [Page consultée le 5 mai 2009]
Instituto de Pesquisas e Planejamento Urbano de Piracicaba (IPPLAP)
http://www.ipplap.com.br/ [Page consultée le 2 mai 2009]
Mapa da Exclusão/Inclusão Social da Cidade de Piracicaba, 2003 (Disponible sur http://www.ipplap.com.br/docs/meis.pdf) [Page consultée le 5 mai 2009]
Piracicaba 2010
http://www.piracicaba2010.com.br/[Page consultée le 2 mai 2009]
Prefeitura do Município de Piracicaba (y compris les Secrétariats et les Entreprises Municipaux)
http://www.piracicaba.sp.gov.br/[Page consultée le 2 mai 2009]
Scientific Electronic Library Online (Scielo)
http://www.scielo.br/[Page consultée le 15 mai 2009]
Secretaria de Comércio Exterior - Ministério do Desenvolvimento, Indústria e Comércio Exterior (SECEX)
http://www2.desenvolvimento.gov.br/sitio/secex/secex/competencia.php[Page consultée le 2 mai 2009]
União da Indústria de Cana-de-açúcar (UNICA)
http://www.unica.com.br/[Page consultée le 3 mai 2009]
Revue de presse
Jornal de Piracicaba : http://www.jpjornal.com.br/
Folha de São Paulo : http://www.folha.uol.com.br/
Estadão : http://www.estadao.com.br/home/index.shtm
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[1] Selon le SECEX, Piracicaba a exporté en 2006 l’équivalent à 768 millions d’euros.
[2] D’après le SEADE, le PIB « piracicabano » a évolué de 1 482 939 259 euros à 2 418 450 727 euros dans cette période. L’euro a été calculé selon la cotisation actuelle : 2,812 reais.
[3] En 2005, selon les données du SECEX, le secteur « sucro-alcooleiro » était responsable de 27,46% du total des exportations de Piracicaba.
[4] Selon l’IBGE, Piracicaba produit l’équivalent à 3,2 millions de tonnes de canne, ce qui correspond à 0,7% de la production nationale. L’État de São Paulo est le responsable pour 58,8% de la production nationale.
[5] Le Groupe COSAN était responsable de 26,5% des exportations de Piracicaba en 2006.
[6] Par souci de concision, il ne sera analysé dans ce rapport que les domaines les plus pertinents pour la compréhension des enjeux du développement durable à Piracicaba.
[7] Selon l’IBGE, la surface rurale de Piracicaba équivaut à 87,9% de la surface total, alors que la surface urbaine 12,1%.
[8] Les voitures brésiliennes « flex » roulent aussi bien à l’éthanol que à l’essence. En 2010, l’UNICA estime que 50% de la totalité des voitures brésiliennes détiendront la technologie « flex ».
[9] Ce qui correspond à un rendement d’approximativement 35 millions d’euros en 2003/2004
[10] Les principales industries du secteur installées à Piracicaba sont : Mausa S.A. Equipamentos Industriais ; Dedini S.A. Indústrias de Base ; Femaq S.A. Fundição Engenharia e Máquinas ; Arcelor Mittal Brasil ; Caterpillar Brasil ; NG Metalúrgica Ltda ; Motocana Máquinas Implementos Ltda ; General Chains do Brasil ; CSJ Metalúrgica ; CNH Latino Americana Ltda ; Conger S.A. Equipamentos e Processos.
[11] Technique consistant à brûler les feuilles de la canne afin de rendre plus facile la cueillette manuelle. La tige de la canne étant riche en sucre, elle ne se détériore pas avec le feu.
[12] En 2000, selon le PNUD.
[13] Telles que l’ESALQ, l’IPEF et la faculté d’odontologie de l’Université d’État de Campinas (UNICAMP).
[14] Telles que l’Université Méthodiste de Piracicaba (UNIMEP), l’Institut d’Ingénierie de Piracicaba (IEP) et les Facultés Intégrées Maria Imaculada (FIMI).
[15] À titre d’information, 94,95% de la population « piracicabana » est alphabétisée en 2000, selon le PNUD.
[16] Au Brésil, l’inégalité d’accès à l’enseignement publique universitaire est flagrante. Seulement ceux qui ont le moyen de se payer une école privée acquièrent le capital culturel nécessaire pour être admis dans les universités d’excellence : voire les universités publiques. A l’Université UNICAMP - la meilleure université brésilienne selon la Coordination de Perfectionnement du Personnel de Niveau Supérieur (CAPES) - seulement 32% des étudiants inscrits proviennent des écoles publiques, et cela grâce à l’engagement de cette université dans la mise en place de son Programme d’Action Affirmative d’Inclusion Sociale (PAAIS).
[17] En 2000, selon le PNUD
[18] En 2000, selon le PNUD.
[19] Selon le PNUD le Brésil est, en 2003, le 8ème pays le plus inégalitaire au monde, avec un indice de Gini à 0,593.
[20] Selon le SEMAE, 99% de la population est connecté au service d’assainissement et 65% de l’égout est traité.
[21] Le Brésil est une fédération tripartite et se divise en trois ordres juridiques : municipal, « étatique » (fédéré) et national.
[22] À cette époque, le manque de soudeurs spécialisés contraignait la production industrielle.
[23] Sources internes de l’entreprise.
[24] Jornal de Piracicaba et sources internes de l’entreprise.
[25] Par souci de concision, nous avons décidé de ne pas traiter les enjeux de la culture à Piracicaba.
[26] Selon le SEADE, en 2007, la population rurale de Piracicaba correspond à 3% de la population totale.
[27] Ce bénéfice est systématiquement évoqué par le président Lula lors des missions diplomatiques brésiliennes : la réduction de 644 millions de tonnes de CO2 émis dans l’atmosphère par le Brésil.
[28] Etude du Département de Sciences Atmosphériques de l’Université de São Paulo. Disponible sur http://www.criatividadecoletiva.net/cbm-files/14-ec04275bfad2d7bcf939e12ea4e8c71f.pdf (Page consultée le 20 mai 2009).
[29] Disponible sur http://www.autresbresils.net/IMG/pdf/canneAb.pdf (Page consultée le 21 mai 2009).
[30] À titre d’exemple, je me suis permis de comparer les données de ma résidence à Piracicaba. En 2007, 22m3 d’eau ont été consommée en février (été), alors que 36 m3 d’eau en août (hiver). En 2008, 26m3 en février, et 31m3 en hiver.
[31] Melissa Silva, Nori Griebeler, Lino Borges. Uso de vinhaça e impactos nas propriedades do solo e lençol freático dans Revista Brasileira de Engenharia Agrícola e Ambiental, vol. 11, n.1, p.108-114, 2007. (source : Scielo)
[32] Selon les témoignages recueillis durant mon stage en 2007 auprès de l’ONG MUCAPP (Association pour la construction de maisons populaires de Piracicaba).
[33] Le Brésil a été la dernière colonie américaine à abolir l’esclavage.
[34] Rappelons que le parc industriel métallo-mécanique de Piracicaba est très dépendant du secteur « sucro-alcooleiro » national.
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